# Pourquoi y a-t-il des tensions entre le Vietnam et la Chine ?
Les relations entre le Vietnam et la Chine constituent l’une des dynamiques géopolitiques les plus complexes et fascinantes d’Asie du Sud-Est. Malgré des liens culturels millénaires et une proximité géographique indéniable, ces deux nations entretiennent des rapports marqués par une méfiance profonde et des contentieux territoriaux aigus. La mer de Chine méridionale, avec ses archipels disputés et ses ressources convoitées, cristallise aujourd’hui l’essentiel de ces tensions. Comment expliquer que deux pays partageant une idéologie communiste et plus de 1 281 kilomètres de frontière commune se retrouvent régulièrement au bord de l’affrontement ? Pour comprendre cette rivalité persistante, il faut remonter aux racines historiques de cette relation asymétrique, où Hanoï a toujours oscillé entre fascination et crainte face à son imposant voisin du Nord.
Contexte historique du conflit sino-vietnamien depuis 1974
L’histoire récente des relations sino-vietnamiennes est jalonnée de confrontations militaires qui ont profondément marqué la mémoire collective des deux nations. Ces affrontements ne constituent pas de simples incidents frontaliers, mais révèlent une incompatibilité structurelle entre les ambitions régionales chinoises et la volonté farouche d’indépendance vietnamienne. Comprendre ces événements permet de saisir pourquoi la méfiance demeure si prégnante aujourd’hui.
La bataille des îles paracels et l’occupation chinoise de 1974
En janvier 1974, alors que le Vietnam était encore divisé et plongé dans la guerre contre les États-Unis, la Chine a profité de cette faiblesse pour s’emparer militairement de l’archipel des Paracels (Hoàng Sa en vietnamien). Cette opération militaire éclair s’est soldée par la mort de 53 soldats vietnamiens et 18 soldats chinois, mais surtout par l’occupation permanente de ces îles stratégiques par Pékin. Depuis cette date, l’archipel est rattaché administrativement à la province chinoise du Hainan, et aucune négociation n’a permis de remettre en cause cette annexion. Pour le Vietnam, cette conquête territoriale par la force demeure un affront national et un précédent dangereux qui alimente les craintes d’expansionnisme chinois.
La guerre sino-vietnamienne de 1979 et ses répercussions durables
Quatre ans après la réunification du Vietnam en 1975, un conflit d’une tout autre ampleur a éclaté entre les deux voisins. Du 17 février au 16 mars 1979, la Chine a lancé une invasion punitive du nord du Vietnam, mobilisant près de 600 000 soldats. Les raisons officielles invoquées par Pékin incluaient la protection de la minorité chinoise au Vietnam et une riposte à l’intervention vietnamienne au Cambodge contre les Khmers rouges, alliés de la Chine. Cette guerre de trois semaines s’est révélée particulièrement meurtrière : les chiffres officiels font état de 26 000 morts côté chinois et 30 000 côté vietnamien, mais les estimations réelles pourraient être bien supérieures. Les stigmates psychologiques de ce conflit demeurent vifs dans la population vietnamienne, renforçant la perception d’une Chine agressive et imprévisible.
L’héritage de la domination chinoise millénaire sur le đại việt
Pour saisir pleinement la nature de la relation sino-vietnamienne, il faut remonter à l’époque du protectorat chinois
du Đại Việt, nom historique du Vietnam, longtemps intégré à l’orbite de l’Empire du Milieu. Pendant près d’un millénaire, de 111 av. J.-C. à 938 apr. J.-C., les dynasties chinoises ont administré directement le territoire vietnamien, y diffusant leur système bureaucratique, l’écriture chinoise, le confucianisme et une conception hiérarchisée du monde où la Chine occupe le centre. Même après l’indépendance, obtenue au Xe siècle, les souverains vietnamiens ont continué à solliciter l’investiture de l’empereur chinois, envoyant régulièrement un tribut à Pékin pour être reconnus comme « vassaux externes » mais politiquement autonomes.
Ce rapport ambigu – fait de dépendance symbolique et de résistance farouche – a laissé une empreinte profonde dans la mémoire politique vietnamienne. Pour les élites de Hanoï, la Chine est à la fois une source de modèles administratifs et culturels, et le rival historique contre lequel se construit l’identité nationale. De nombreuses victoires militaires contre les invasions chinoises (notamment aux XIIIe et XVe siècles) sont glorifiées dans l’historiographie vietnamienne et nourrissent un récit patriotique où « être Vietnamien, c’est ne pas être Chinois ». Cet héritage millénaire explique que tout geste perçu comme une remise en cause de la souveraineté nationale – en mer de Chine méridionale ou sur la frontière terrestre – réactive instantanément des réflexes de défiance et de mobilisation.
Le rôle de l’URSS dans l’antagonisme sino-vietnamien durant la guerre froide
Au XXe siècle, la rivalité sino-vietnamienne s’inscrit aussi dans le contexte plus large de la Guerre froide et du schisme sino-soviétique. À partir de la fin des années 1960, le Vietnam se rapproche fortement de l’URSS, qui devient son premier soutien militaire, économique et diplomatique. Moscou fournit armes, conseillers et aide financière massive à Hanoï, d’abord dans la lutte contre les États-Unis, puis dans la reconstruction d’après-guerre. Ce choix stratégique est perçu par Pékin comme une trahison et un basculement dans le camp de son grand rival communiste.
Lorsque le Vietnam envahit le Cambodge en 1978 pour renverser le régime génocidaire des Khmers rouges – alliés de la Chine –, la tension atteint son paroxysme. Pékin décide alors de « donner une leçon » à Hanoï en lançant l’offensive de 1979, convaincu que l’URSS n’interviendra pas directement. L’URSS apporte un soutien logistique et diplomatique, mais évite la confrontation militaire avec la Chine, confirmant au passage la vulnérabilité stratégique du Vietnam. Cet épisode renforce chez les dirigeants vietnamiens l’idée qu’ils ne peuvent compter durablement ni sur Moscou ni sur Pékin, et qu’ils doivent développer une politique étrangère plus autonome et diversifiée – un réflexe qui marque encore aujourd’hui la diplomatie vietnamienne.
Contentieux territorial en mer de chine méridionale
Si l’histoire pèse lourd, ce sont aujourd’hui les litiges en mer de Chine méridionale qui concentrent l’essentiel des tensions entre le Vietnam et la Chine. Dans cet espace maritime stratégique, se mêlent questions de souveraineté insulaire, délimitation des zones économiques exclusives (ZEE), accès aux ressources halieutiques et aux hydrocarbures, sans oublier la liberté de navigation. Le moindre incident entre navires de pêche, garde-côtes ou plateformes pétrolières peut ainsi dégénérer en crise diplomatique majeure.
La souveraineté contestée sur l’archipel des spratleys et ses ressources halieutiques
L’archipel des Spratleys (Trường Sa en vietnamien) est au cœur d’un imbroglio territorial impliquant, outre la Chine et le Vietnam, les Philippines, la Malaisie, Brunei et Taïwan. Cet ensemble d’îles, d’îlots et de récifs à peine émergés est dispersé sur une vaste zone, mais il est entouré d’eaux poissonneuses parmi les plus riches du monde. Pour le Vietnam, la pêche en mer de Chine méridionale est vitale : des centaines de milliers de pêcheurs dépendent directement de ces zones, et les produits de la mer représentent une part significative des exportations nationales.
Depuis les années 1970, les différentes puissances riveraines ont occupé progressivement certains îlots en y installant des garnisons militaires. Le Vietnam en contrôle aujourd’hui une vingtaine, souvent protégés par des digues et des installations rudimentaires, tandis que la Chine a engagé une vaste politique de remblayage et de construction d’îles artificielles. Vous voyez le problème ? Plus Pékin consolide sa présence militaire et logistique sur les Spratleys, plus Hanoï craint d’être progressivement marginalisé dans un espace qu’il considère historiquement et géographiquement comme vital pour sa sécurité alimentaire et énergétique.
La ligne des neuf traits et le rejet vietnamien de la revendication maritime chinoise
Au cœur du contentieux maritime se trouve la fameuse « ligne des neuf traits » (ou « langue de bœuf »), par laquelle la Chine revendique la quasi-totalité de la mer de Chine méridionale. Problème majeur : Pékin n’a jamais clairement défini la nature juridique de cette ligne, ni publié de coordonnées précises, ni justifié cette revendication au regard du droit international de la mer. Pour le Vietnam, qui a ratifié la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (CNUDM) en 1994, cette ligne est tout simplement incompatible avec les principes régissant les ZEE et le plateau continental.
Hanoï affirme au contraire son droit à une ZEE de 200 milles marins à partir de ses côtes et des îles qu’il administre, en particulier dans les zones adjacentes aux Spratleys. En 2014, le Vietnam a officiellement soutenu la procédure engagée par les Philippines devant la Cour permanente d’arbitrage de La Haye, laquelle a jugé en 2016 qu’il n’existait aucune base légale pour fonder les « droits historiques » revendiqués par la Chine dans la zone. Même si Pékin rejette ce verdict, cette décision renforce la position vietnamienne, qui s’appuie désormais sur un corpus juridique international pour contester la prétention chinoise à transformer la mer de Chine méridionale en quasi-lac intérieur.
Les incidents maritimes récurrents impliquant les garde-côtes chinois et vietnamiens
Sur le terrain, cette rivalité juridique se traduit par une multiplication des accrochages entre navires vietnamiens et chinois. Depuis le début des années 2010, les témoignages de pêcheurs vietnamiens faisant état d’intimidations, d’arraisonnements, de confiscation de matériel, voire de collisions délibérées se multiplient. Les garde-côtes chinois, souvent épaulés par une « milice maritime » de navires de pêche paramilitaires, patrouillent de plus en plus agressivement dans des zones que le Vietnam considère comme faisant partie de sa ZEE.
De leur côté, les garde-côtes vietnamiens tentent de protéger les pêcheurs nationaux, mais disposent de moyens plus limités que leurs homologues chinois. Des épisodes d’aspersion aux canons à eau, de manœuvres de harcèlement et de heurts légers entre coques sont régulièrement documentés, notamment autour des Paracels et au sud des Spratleys. Pour vous représenter la situation, imaginez des « accrochages routiers » permanents sur une autoroute stratégique, où chacun veut montrer sa présence sans provoquer un accident majeur : c’est exactement la logique de friction contrôlée qui prévaut actuellement en mer de Chine méridionale.
Le positionnement des plateformes pétrolières chinoises dans la ZEE vietnamienne
Au-delà de la pêche, les ressources en hydrocarbures alimentent également les tensions. La mer de Chine méridionale recèlerait, selon certaines estimations, environ 11 milliards de barils de pétrole et 190 000 milliards de pieds cubes de gaz naturel techniquement récupérables. En 2014, l’installation par la China National Petroleum Corporation (CNPC) de la plateforme de forage HD-981 à environ 130 milles nautiques des côtes vietnamiennes – au sein même de la ZEE revendiquée par Hanoï – a déclenché une crise sans précédent.
Cette plateforme, escortée par des dizaines de navires chinois, a donné lieu à de violents affrontements à coups de canons à eau et à plusieurs abordages avec les navires de surveillance vietnamiens. L’épisode HD-981 est devenu un symbole de l’assertivité chinoise et de l’humiliation ressentie par le Vietnam, d’autant que Pékin a ensuite repositionné d’autres plateformes dans des zones sensibles, proches de Vanguard Bank, un secteur crucial pour les projets d’exploration vietnamiens. À chaque fois, Hanoï se retrouve face à un dilemme : comment défendre ses droits souverains sans escalader vers une confrontation militaire qu’il ne pourrait gagner ?
Rivalité géopolitique dans la péninsule indochinoise
Les tensions ne se limitent pas à la mer. Sur la terre ferme, la Chine et le Vietnam se livrent également une compétition d’influence dans l’ensemble de la péninsule indochinoise. Cette rivalité, moins visible mais tout aussi déterminante, concerne notamment le Cambodge, le Laos et les grands corridors économiques qui structurent la région.
L’influence chinoise croissante au cambodge et au laos face au vietnam
Historiquement, le Vietnam exerçait une influence prépondérante sur le Cambodge et le Laos, notamment après la période de l’Indochine française et durant les années 1970-1980. Mais depuis deux décennies, la Chine a considérablement renforcé sa présence dans ces deux pays, via des investissements massifs dans les infrastructures, l’énergie, l’immobilier et les zones économiques spéciales. Phnom Penh et Vientiane sont aujourd’hui parmi les capitales les plus dépendantes des financements et de l’aide chinoise en Asie du Sud-Est.
Pour Hanoï, cette percée chinoise dans son « arrière-cour stratégique » est source d’inquiétude. Au Cambodge, le gouvernement de Hun Sen s’appuie largement sur Pékin pour consolider son pouvoir, au point d’adopter systématiquement des positions favorables à la Chine au sein de l’ASEAN, notamment sur la mer de Chine méridionale. Au Laos, l’endettement croissant vis-à-vis de la Chine pour la construction de barrages et de lignes ferroviaires renforce aussi l’emprise de Pékin. Le Vietnam voit ainsi se reconfigurer délicatement l’équilibre régional, avec un risque de se retrouver encerclé diplomatiquement par les alliés de son grand voisin du Nord.
Le corridor économique Kunming-Hanoï-Haïphong et la dépendance infrastructurelle
Sur le plan économique, la Chine et le Vietnam sont interconnectés par plusieurs corridors majeurs, dont l’axe Kunming – Hanoï – Haïphong. Ce corridor relie le sud de la Chine aux ports vietnamiens de la mer de Chine méridionale, facilitant l’exportation des produits manufacturés chinois et l’acheminement de matières premières. Routes, voies ferrées et projets logistiques se multiplient, souvent financés par des banques et entreprises d’État chinoises.
Cette intégration accrue présente des avantages – accès facilité au marché chinois, attractivité industrielle renforcée – mais elle crée aussi une dépendance infrastructurelle. Quand une partie significative de vos voies ferrées, de vos autoroutes ou de vos zones industrielles est conçue, financée et parfois opérée par votre principal rival stratégique, la question se pose : jusqu’où pouvez-vous compter sur cette infrastructure en cas de crise politique ou de tensions militaires ? Le Vietnam tente donc de diversifier ses partenaires tout en tirant profit de ces corridors, une stratégie d’équilibriste qui illustre parfaitement sa « diplomatie du bambou ».
Les investissements chinois via l’initiative belt and road au vietnam
L’Initiative « Belt and Road » (BRI) lancée par Xi Jinping a donné un nouvel élan aux investissements chinois au Vietnam. Plusieurs projets emblématiques – lignes ferroviaires urbaines, centrales électriques, zones industrielles – sont réalisés ou proposés par des consortiums chinois. Toutefois, ces projets s’accompagnent fréquemment de controverses : dépassements de coûts, retards, normes de sécurité contestées, recours massif à de la main-d’œuvre chinoise.
Pour Hanoï, il s’agit là d’une arme à double tranchant. D’un côté, ces investissements comblent des besoins réels en infrastructures dans un pays en forte croissance. De l’autre, ils peuvent accroître l’endettement et offrir à Pékin des leviers économiques et politiques supplémentaires. C’est un peu comme accepter un prêt très avantageux auprès d’un voisin avec lequel vous êtes en litige sur la clôture de votre jardin : à court terme, vous résolvez un problème ; à long terme, vous risquez de vous retrouver en position de faiblesse lors des prochaines négociations de voisinage.
Enjeux économiques et exploitation des ressources naturelles
Au-delà des rivalités symboliques et stratégiques, les tensions sino-vietnamiennes sont aussi alimentées par des enjeux économiques très concrets. Pêche, pétrole, gaz, eau douce : les ressources naturelles de la région sont au cœur d’une compétition silencieuse, mais déterminante pour le développement du Vietnam et la sécurité énergétique de la Chine.
Les réserves estimées d’hydrocarbures dans le bassin de vanguard bank
Le bassin de Vanguard Bank, situé au sud-ouest des Spratleys, est considéré comme l’une des zones les plus prometteuses pour l’exploration d’hydrocarbures dans la ZEE vietnamienne. Hanoï a conclu plusieurs contrats avec des compagnies étrangères pour y mener des campagnes sismiques et forer des puits exploratoires. Or, la Chine affirme que cette zone chevauche sa propre ZEE telle qu’elle l’interprète à partir de la ligne des neuf traits, et envoie régulièrement des navires de recherche et de surveillance pour y marquer sa présence.
En 2019, par exemple, un navire d’exploration sismique chinois, escorté par des garde-côtes, a opéré pendant plusieurs semaines à proximité immédiate de Vanguard Bank, provoquant une crise diplomatique et la suspension de certaines activités vietnamiennes. Pour le Vietnam, chaque recul sur ces blocs énergétiques représente une perte potentielle de revenus et de sécurité d’approvisionnement. Pour la Chine, empêcher Hanoï de développer pleinement ces ressources revient à limiter la marge de manœuvre économique de son voisin et à préserver sa propre prééminence en mer de Chine méridionale.
La surpêche chinoise dans les eaux vietnamiennes et l’épuisement des stocks
La question halieutique est tout aussi sensible. La flotte de pêche chinoise, l’une des plus importantes au monde, opère souvent jusqu’aux limites – voire au-delà – des ZEE voisines. Dans les eaux proches du Vietnam, la multiplication des chalutiers venus de Hainan ou du Guangdong accentue la pression sur des stocks déjà fragilisés par la surpêche et le changement climatique. Des études régionales estiment que, sans une meilleure gestion, certaines espèces pourraient voir leurs populations chuter de plus de 50 % d’ici 2050.
Pour les communautés côtières vietnamiennes, chaque incursion de chalutiers chinois se traduit par une concurrence accrue et une raréfaction des captures, avec des conséquences sociales lourdes : baisse des revenus, endettement, migrations internes. Les garde-côtes vietnamiens tentent de contrôler ces activités, mais se heurtent régulièrement à une flotte mieux équipée et parfois protégée par des navires armés. La surpêche devient ainsi un facteur de tension structurel, où s’entremêlent sécurité alimentaire, souveraineté et questions environnementales.
Le contrôle chinois sur le cours supérieur du mékong et la construction de barrages
Enfin, la question de l’eau douce ajoute une dimension terrestre au conflit. La Chine contrôle le cours supérieur du Mékong, qu’elle appelle le Lancang, et y a construit une série de grands barrages hydroélectriques. Plus en aval, le Laos et le Cambodge, souvent avec un soutien financier chinois, multiplient aussi les projets de retenues. Résultat : les flux d’eau et de sédiments vers le delta du Mékong, au Vietnam, sont de plus en plus perturbés.
Ce delta, « grenier à riz » du Vietnam, nourrit des dizaines de millions de personnes et constitue un pilier des exportations agricoles du pays. Or, la combinaison de la construction de barrages en amont, de l’élévation du niveau de la mer et de l’érosion côtière provoque salinisation des terres, affaissement du sol et baisse de productivité agricole. Pour Hanoï, la mainmise croissante de la Chine sur le « robinet » du Mékong est donc perçue comme une vulnérabilité stratégique majeure. Là encore, le Vietnam cherche des mécanismes de coopération régionale, mais se heurte à la réalité d’un rapport de force hydropolitique largement en sa défaveur.
Diplomatie vietnamienne et stratégie de diversification des alliances
Conscient de son désavantage militaire et économique face à la Chine, le Vietnam a choisi de miser sur une diplomatie active visant à diversifier ses partenariats. L’objectif : ne pas tomber dans une dépendance excessive vis-à-vis de Pékin, tout en évitant de basculer dans un camp anti-chinois explicite qui risquerait de provoquer une confrontation directe.
Le partenariat stratégique Vietnam-États-Unis et les exercices navals conjoints
Depuis la normalisation des relations en 1995, le rapprochement entre Hanoï et Washington s’est accéléré, au point de déboucher sur un partenariat stratégique global en 2023. Les États-Unis voient dans le Vietnam un acteur central de leur stratégie de pivot vers l’Asie et de leur politique d’« Indo-Pacifique libre et ouvert ». Des visites de haut niveau se multiplient, tout comme les ventes d’équipements militaires non létaux et les programmes de coopération maritime.
Concrètement, les marines vietnamienne et américaine participent à des exercices conjoints de recherche et de sauvetage, de surveillance maritime et de sécurité des voies de navigation. Des bâtiments de l’US Navy ont effectué plusieurs escales dans des ports vietnamiens, dont l’ancienne base de Cam Ranh. Pour le Vietnam, ces interactions envoient un message clair : il entend s’ancrer davantage dans un réseau de partenariats diversifiés, sans pour autant signer d’alliance formelle qui l’opposerait frontalement à Pékin.
La coopération de défense avec l’inde dans le cadre de l’act east policy
L’Inde est un autre pilier de la stratégie vietnamienne de diversification. Dans le cadre de sa politique « Act East », New Delhi renforce ses liens de défense avec Hanoï : formation de sous-mariniers vietnamiens, livraison de patrouilleurs, coopération en matière de sécurité maritime, voire discussions sur la fourniture de missiles de croisière BrahMos. L’Inde, qui entretient elle-même un contentieux frontalier aigu avec la Chine dans l’Himalaya, voit dans le Vietnam un partenaire naturel pour contrebalancer l’influence chinoise en Asie du Sud-Est.
Pour Hanoï, ce partenariat présente plusieurs avantages : accès à des technologies militaires, soutien politique dans les forums internationaux, et possibilité de coopérer en matière d’exploration pétrolière dans la mer de Chine méridionale, où des entreprises indiennes ont déjà obtenu des blocs en association avec PetroVietnam. En tissant ces liens, le Vietnam envoie le signal qu’il n’est pas isolé face à Pékin, tout en restant prudent pour ne pas être instrumentalisé dans une logique de confrontation Inde-Chine.
Le positionnement vietnamien au sein de l’ASEAN face à la pression chinoise
Au niveau régional, le Vietnam mise aussi sur l’ASEAN pour encadrer les comportements chinois en mer de Chine méridionale. Lorsqu’il en assure la présidence, comme en 2020, Hanoï tente de pousser à l’adoption d’un Code de conduite juridiquement contraignant avec la Chine, afin de réduire les risques d’incident et de clarifier certaines règles du jeu. Toutefois, les divisions internes de l’ASEAN – notamment le soutien affiché du Cambodge aux positions chinoises – compliquent l’émergence d’une voix commune ferme.
Le Vietnam adopte donc une stratégie patiente : multiplier les consultations, renforcer la coopération maritime avec des pays partageant ses préoccupations (Philippines, Malaisie, Indonésie), et s’appuyer sur la présence économique de partenaires extra-régionaux (Japon, UE, Australie) pour équilibrer l’influence de Pékin. Pour vous, observateur extérieur, cela peut sembler lent et frustrant, mais pour Hanoï, cette approche multilatérale est un moyen crucial de renforcer sa légitimité et d’éviter de se retrouver en tête-à-tête défavorable avec la Chine.
Les accords de modernisation militaire avec la russie et israël
Sur le plan militaire, le Vietnam s’emploie en parallèle à moderniser ses forces armées. La Russie reste un fournisseur clé : sous-marins de classe Kilo, chasseurs Su-30, systèmes de défense côtière Bastion, frégates et corvettes modernes. Ces équipements visent à doter le pays d’une capacité de déni d’accès crédible en cas de crise majeure en mer de Chine méridionale, même si le rapport de forces global reste largement en faveur de la Chine.
Israël joue également un rôle croissant dans la modernisation de l’arsenal vietnamien, en fournissant des systèmes de surveillance, des drones, de l’électronique et des équipements de cybersécurité. En diversifiant ses fournisseurs, le Vietnam réduit le risque de dépendance excessive vis-à-vis d’un seul partenaire et améliore ses capacités de défense asymétrique. Là encore, l’objectif n’est pas de se lancer dans une course aux armements impossible à gagner, mais de disposer de moyens suffisants pour rendre toute agression coûteuse et incertaine pour Pékin.
Nationalisme vietnamien et mobilisation populaire anti-chinoise
Enfin, on ne peut comprendre les tensions entre le Vietnam et la Chine sans prendre en compte la dimension intérieure : le nationalisme vietnamien, profondément ancré dans l’histoire des résistances à l’envahisseur du Nord, et la manière dont le Parti communiste vietnamien (PCV) l’utilise – et le contrôle – pour renforcer sa légitimité.
Les manifestations de masse de 2014 contre l’installation de la plateforme HD-981
L’épisode de la plateforme HD-981, en 2014, a déclenché certaines des plus grandes manifestations anti-chinoises depuis des décennies. Dans plusieurs villes industrielles, des dizaines de milliers de Vietnamiens sont descendus dans la rue pour protester contre ce qu’ils percevaient comme une violation flagrante de la souveraineté nationale. Certaines protestations ont dégénéré en émeutes, avec des usines chinoises – et parfois taïwanaises ou sud-coréennes, par confusion – saccagées et incendiées.
Dans un premier temps, les autorités ont toléré, voire encouragé ce mouvement, y voyant un moyen de faire pression sur Pékin et de montrer à l’opinion publique qu’elles défendaient fermement les intérêts nationaux. Mais face aux débordements, le PCV a rapidement resserré la vis, dispersant les rassemblements et arrêtant certains organisateurs. Ce double mouvement – instrumentalisation du nationalisme puis reprise en main – illustre bien la difficulté pour le régime de canaliser une colère populaire qui peut aussi, potentiellement, se retourner contre lui.
La censure gouvernementale des mouvements contestataires et le contrôle social
De manière générale, le gouvernement vietnamien exerce un contrôle strict sur les discours et mobilisations anti-chinois. Les manifestations spontanées sont rarement autorisées, les réseaux sociaux sont surveillés, et les blogueurs ou militants qui critiquent trop ouvertement la « faiblesse » supposée de Hanoï face à Pékin peuvent faire l’objet de pressions, voire de poursuites pour « propagande contre l’État ». Cette censure ne signifie pas que le pouvoir soit pro-chinois ; elle traduit plutôt la crainte que des mouvements nationalistes incontrôlés ne déstabilisent l’ordre politique interne.
Le PCV marche donc sur une ligne de crête délicate : il doit montrer à la population qu’il défend la souveraineté nationale, tout en évitant que la rivalité avec la Chine ne devienne le catalyseur d’une contestation plus large du régime lui-même. Pour vous, lecteur, cela permet de comprendre pourquoi les discours officiels alternent entre fermeté rhétorique envers Pékin et appels au calme, au dialogue et à la « maîtrise des émotions patriotiques ».
Le discours patriotique autour des îles hoàng sa et trường sa
Dans ce contexte, les îles Hoàng Sa (Paracels) et Trường Sa (Spratleys) occupent une place centrale dans la propagande patriotique vietnamienne. Affiches, documentaires, manuels scolaires, commémorations officielles : l’État multiplie les initiatives pour rappeler que ces archipels « appartiennent historiquement au Vietnam » et que des générations de pêcheurs et de soldats se sont sacrifiées pour les défendre. Des cartes, des timbres, des monuments commémoratifs entretiennent cette mémoire et renforcent le sentiment d’injustice face à l’occupation chinoise des Paracels depuis 1974.
Ce discours patriotique joue un rôle de ciment national dans une société en mutation rapide, traversée par les inégalités sociales et les défis de la modernisation. En mettant en avant la défense de la souveraineté maritime, le PCV cherche à se présenter comme le garant de l’indépendance nationale face à un voisin perçu comme envahissant. Mais cette rhétorique comporte aussi un risque : plus les attentes populaires sont élevées en matière de fermeté vis-à-vis de Pékin, plus Hanoï doit manœuvrer avec prudence pour éviter que la réalité des rapports de forces ne vienne cruellement rappeler les limites de sa marge de manœuvre.